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IntervalleAprès avoir appelé cette page « édito », puis fait une incursion dans la convention internet avec « blog » (pour revenir finalement à édito, parce que blog…), il m’apparaît désormais comme une évidence que le titre approprié est : « Intervalle ». Le dernier « édito » datait de janvier 2008, le précédent de septembre 2007, la page ne saurait donc plus guère prétendre à la régularité propre au journal ou à la revue. Il me faut admettre qu’elle ne sera « rafraîchie » que par intervalles – de loin en loin, de temps à autre. |
Ce lundi 30 juin était un entre-deux. Entre deux villes (Paris et Toulouse), entre deux spectacles … Jour « vide », et qui à ce titre appelait le plein (de tout et de rien, de riens surtout). Jour de jeu entre les jours, propre au surgissement de l’inattendu, de la sensation … Corps plaque photographique prêt à être impressionné par une lumière fugace – corps négatif dont le positif serait le développement sur l’écran des mots. Matin qui part à l’aventure du jour, avec comme itinéraire de chasse au trésor ordinaire le triangle Aubervilliers-Auteuil-Montparnasse. Je suis prêt à faire mon petit Calet.
Départ de la Villa Mais D’Ici où à 10h tout le monde dort encore, après la soirée de la veille. La rue Sadi Carnot a des allures de campagne, qui se dissipent dans la rue des Cités en blocs d’immeubles maussades. Et pourtant, jusque dans cette « cité » subsiste un air plus campagnard, plus villageois que le rythme parisien que je retrouverai bientôt. Les gens se parlent, ne se pressent pas … Un grand black accompagné de sa femme et du père d’icelle s’apprête à tailler à la tronçonneuse un buisson miniature, triangle de nature engrillagé donnant sur rue. « Attention à pas couper le grillage, hein ! » fait le père.
Changement radical de décor en rejoignant le canal vers la porte d’Aubervilliers. Me voici dans la ZAC. Toute une humanité s’affaire là dans une succession d’entrepôts. Livreurs, premiers clients, chaos de voitures, de camions, de fumées, de bruits le long de l’Avenue Victor Hugo (quelle description titanesque en aurait-il donné ?). Un jeune chinois décharge des cartons aussi gros que lui. Sur chacun des cartons un seul mot : MYSTÈRE. Plus loin, un poste de télé éventré étale ses entrailles au soleil. L’ANPE, entre PARITEX, Linge de Maison et MARYLIN Mode.
Passée la Porte d’Aubervilliers, une longue file humaine aboutit à un préfabriqué endrapouillé de bleu blanc rouge. Quelque fonctionnaire assis là délivre sans doute des autorisations de vie dans notre beau pays. Dans la file, presque que des hommes, tous originaires d’Afrique … Eux non plus n’ont pas l’air pressés (depuis combien de temps les attendent-ils, ces petits papiers de bon droit ?). Certains s’asseyent sur les bords du trottoir au risque de se faire écrabouiller les orteils par les autos qui filent. Flotte comme un air de vacance. En presque bout de file, une femme, chinoise, seule, dans un autre monde. Elle a une poussette.
Enjambées les voies SNCF, passée la rue de l’Évangile, pause café et lecture (Le Bonheur des petits poissons de Simon Leys) dans un petit bar de la rue Doudeauville, en face d’un antique troquet (fermé hélas), « La Ville de Macon ».
Le métro me mène en 3/4h dans le 16ème arrondissement de Paris, déplacement qui pour le dépaysement vaut bien certains transferts en avion qui en une heure à peine nous transportent tant dans l’espace que dans le temps. Les frontières du 16ème sont pour mes parents le bord suprême du monde. S’ils osaient s’aventurer plus loin, ce serait la chute dans le terrifiant inconnu (mes parents ne connaissent désormais du monde que ce que veut bien leur en dire telle chaîne de télé bétonneuse d’esprits). Repas dans un restaurant espagnol à des prix peu proportionnés à ce que l’on voit arriver dans son assiette, mais dans de tels quartiers, c’est le prix qui fait le standing.
La balade se poursuit à travers les 16ème, 15ème, 7ème et 14ème arrondissements. Après les rues ombragées et bordées de belles demeures du 16ème, le 15ème de l’autre côté de la Seine aligne la neutralité de buildings que ne rachète pas même la présence humaine entrevue le matin du côté d’Aubervilliers. Plus de policiers que de passants dans ces quartiers de finance, d’ambassades …
Nouvelle pause en terrasse de café-restaurant, classe et ensoleillé, avenue de Suffren. Une théorie de serveuses jeunettes, haut-jupées, et faussement candides, s’affaire autour de moi. Elles sont toutes impeccablement blanches. Une descente aux toilettes et une porte qui s’ouvre vers les cuisines, me laisse entr’apercevoir l’envers du décor : dans ce qui ressemble à une cale de navire enfumée s’agite en tous sens une humanité en tout point semblables à celle qui faisait le matin même la queue vers l’eldorado patriotique du droit de vivre en paix, et de se faire exploiter en règle.
L’intervalle est clôs.
Philippe Sizaire Toulouse, le 2 juillet 2008
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